Discours de Christine Boutin en ouverture du débat organisé par Terra Nova : « Quelles familles pour demain ? »

Discours prononcé le 7 avril 2010 (seul le prononcé fait foi)

Discours de Christine Boutin en ouverture du débat organisé par Terra Nova : « Quelles familles pour demain ? »

Tout d’abord, merci de m’avoir invitée pour ce dialogue.

Je crois au dialogue, je crois au débat, au débat loyal où chacun parle d’où il est en allant jusqu’au bout de ses arguments, avec pour seul souci une progression commune dans la perception de la vérité.

Je viens d’entendre les grandes lignes du rapport de Terra Nova. Le PCD a pour sa part publié, en décembre dernier, le rapport national que voilà. De nombreux experts y ont travaillé, de façon pluridisciplinaire.

Je connais Madame Delaisi de Parseval, nous avons déjà eu, dans le passé, l’occasion de nous rencontrer et d’échanger nos points de vue sur les questions de bioéthique. Le point d’où nous parlons n’est pas exactement le même. Vous êtes psychanalyste, Madame, votre domaine de travail est le champ du désir. Je suis une femme politique, je raisonne en législateur.

Et en législateur, je tiens, d’entrée de jeu, à vous dire deux choses :

  • Tout d’abord, la question des lois de bioéthique bouleverse les clivages politiques habituels et les oppositions droite/gauche.Cela tient à la portée exceptionnelle de son enjeu humain. Si je prends l’exemple de l’autorisation des « mères porteuses » pour laquelle milite Terra Nova, je constate que Nadine Morano (UMP) est pour, alors que Marie-George Buffet (PCF) est farouchement contre.
  • Ensuite je souhaite acter tout de suite que je ne suis pas d’accord avec le postulat de principe selon lequel « l’accès à la parenté » serait « au coeur du débat » de la révision prochaine des lois de bioéthique. L’accès à la parenté, tel que vous le définissez, est une conséquence. Il suppose résolu en amont le problème qui, lui, est au coeur de ces lois et dont la portée politique et humaine est immense : face au vertige du pouvoir de l’homme sur l’homme que créent les avancées de la science, comment préserver les droits fondamentaux de l’être humain ?

Il n’y a donc pas pour moi de « droit d’accès à » la parenté à priori.

Il y a des questions préalables qui conditionnent l’existence ou non d’un tel droit. Le coeur du débat de révision des lois bioéthiques s’articule autour des trois interrogations fondamentales :

1. Dans ce qui est techniquement possible, qu’est-ce qui est humainement souhaitable ?

2. Quel est le « fil rouge » qui doit guider le législateur pour autoriser ou non des manipulations jusque-là impossibles et que la science moderne permet ?

3. Par rapport aux autorisations et aux dérogations de 1994 et de 2004, dans quel sens doit aller la législation de 2010 pour correspondre à un progrès humain ?

4. Puisque l’essentiel des décisions à venir concerne l’enfant, sa filiation, sa famille, les conditions de sa naissance, sa liberté, son devenir, quels sont les droits fondamentaux de l’enfant à respecter dans tous les cas ?

A la première question, celle du « fil rouge », Terra Nova et vous-même, Madame, vous répondez en substance : Le désir individuel. Tout ce qui est techniquement possible est souhaitable, dès lors que cela répond à la force d’un désir, d’une demande -d’une personne, d’un couple- etc. Vous ne mettez pas d’autres barrières à la satisfaction du désir (ici, du désir de devenir père ou mère) que l’obstacle de l’opinion à un moment donné. Pour vous, il convient donc d’ajuster l’offre médicale aux demandes sociales, en les considérants comme légitimes à priori.

C’est la logique du libéralisme libertaire, ce point extrême de la logique libérale auquel nous sommes arrivés aussi dans le domaine économique, et que je récuse de toutes mes forces parce que pour nous, elle nous mène dans le mur. J’y reviendrai au cours de ce débat. La logique du désir illimité, c’est la logique de l’avoir, de l’échange marchand, c’est celle des forts et des puissants.

Ce n’est pas la logique de l’être, ni de la protection des plus faibles.

Nous, nous répondons : le fil rouge qui doit guider le législateur, c’est le respect absolu de l’être humain dans sa plus grande fragilité. Il y a une limite infranchissable à opposer aux désirs individuels, c’est l’affirmation de la dignité inviolable de l’être humain et la protection de son intégrité, alors même qu’il est dans la situation la plus menacée. C’est le cas de l’embryon humain.

La deuxième grande question est celle du progrès humain. Je dis bien le progrès humain, car il y a des progrès techniques qui ne correspondent pas à des progrès humains.

Pour prendre un exemple sur lequel nous serons tous d’accord : la sophistication extrême des produits et des échanges financiers à l’échelle de la planète est un progrès technique incontestable. La crise ouverte en 2008 nous a permis de constater à quels désastres humains elle conduisait.

Terra Nova se proclame « progressiste ».

Nous nous proclamons pour le progrès humain. Mais qu’est-ce que le progrès humain ? Celui qui consiste à agir toujours davantage dans le sens du respect de la dignité de la personne. A promouvoir toujours davantage la liberté des plus faibles. A protéger toujours davantage les citoyens, par la loi, contre la dictature de leurs désirs subjectifs si ces derniers risquent de léser autrui. S’il y a eu des « sorties de route », si des erreurs ont été commises, le progrès humain consiste à les corriger, non à persévérer dans la transgression.

Ainsi, en 1848 a-t-on aboli l’esclavage, qui était légal jusque-là. L’autorisation des « mères porteuses» -indépendamment d’autres aspects dont nous aurons l’occasion de discuter- reviendrait à rétablir, au détriment des femmes, une forme moderne d’esclavage. C’est-à-dire une régression humaine majeure !

 

Il y a aussi des régressions humaines actées dans les autorisations ou dérogations de 1994 et de 2004, et devant lesquelles le progrès, en 2010, consiste à faire machine arrière pour prendre une voie radicalement différente. L’exemple le plus flagrant est celui de la conception et la congélation d’embryons surnuméraires.

– La « production » et la conservation d’embryons surnuméraires est un déni de dignité inacceptable à l’égard de notre semblable. Pire : comme l’a souligné Axel Kahn, lorsque ces embryons sont détruits faute de « projet parental », ils ne changent pas de nature pour autant ! Précisons : ce sont toujours de futurs enfants qu’on détruit. Le progrès consiste à faire cesser ce déni de justice en ne permettant de féconder que le nombre d’ovocytes correspondant au nombre d’embryons qui peuvent être implantés dans l’utérus de la mère. Ce choix de progrès est possible : l’Allemagne l’a fait.

– Par ailleurs, les découvertes les plus récentes des sciences de la vie (cellules pluripotentes, sang de cordon etc.) font se rejoindre l’éthique et la science dans une perspective de progrès humain majeur, puisqu’elles rendent inutile toute tentation d’instrumentalisation de l’embryon à des fins de recherche. Ce n’est pas le sujet de ce soir. Mais voilà un bel exemple de vrai progrès à soutenir !

 

La troisième grande question qui est au coeur des lois de bioéthique est celle des droits fondamentaux de l’enfant. Vous évoquez « les projets parentaux des familles contemporaines ». Je ne sais pas ce qu’est une « famille contemporaine ». Mais je sais ce qu’est la famille tout court, dans son noyau invariant : l’altérité sexuelle ouverte sur la possibilité de la filiation, l’engagement dans la durée, l’inscription dans la chaîne des générations, c’est-à-dire dans le temps humain.

L’enfant a le droit fondamental de se penser comme le fruit de l’union de son père et de sa mère. Il a besoin, pour se construire, de la spécificité du lien de filiation -à la fois biologique et social- produit par l’altérité des sexes de ses parents. Il est le successeur de ses parents dans une double lignée, paternelle et maternelle. L’altérité des sexes, la filiation, la succession des générations sont les données de base de la condition humaine. En priver arbitrairement l’enfant est un déni de droit.

Vous évoquez l’adoption. Et vous voudriez calquer la filiation par AMP (Aide Médicale à la Procréation) sur la filiation adoptive. C’est oublier un peu vite que l’adoption plénière, en France, est elle-même pensée en référence à la relation d’enfantement et n’efface pas la filiation première. Elle se contente de ne pas l’enregistrer.

L’AMP avec donneur suscite d’ailleurs des situations humainement inextricables.

Je suis d’accord avec vous, Madame, pour la levée de l’anonymat.

Dans le principe, j’ai toujours été contre l’anonymat dans les questions de filiation. Il y a un droit fondamental pour l’enfant à connaître ses origines. Organiser le refus d’information, voire de mensonge, est inacceptable. Il reste que l’intrusion d’un tiers dans le couple, les réticences de certains donneurs, le principe du don désintéressé, tout cela s’entrechoque avec la volonté de savoir. Il n’y a pas de bonne solution. Alors, plutôt que de vouloir étendre cette pratique, le progrès humain ne consiste-t-il pas à la décourager légalement, maintenant que le législateur a eu le temps de réfléchir à ses effets ? (elle ne représente d’ailleurs que 7 % des AMP, selon l’Agence de biomédecine (rapport 2006). Ne faut-il pas, tout simplement, orienter le couple stérile vers l’accueil d’un enfant adoptable ? Nous serions là dans la vraie logique du don : donner une famille à un enfant !

Quant au cas du couple homosexuel… Comme Sylviane Agacinski, je voudrais souligner que l’homosexualité n’a aucun rapport avec la procréation et donc avec la filiation. Il n’y a aucun droit à la parenté pour un couple homosexuel. Parce qu’il n’y a aucun droit de l’enfant à avoir deux pères ou deux mères à la place de l’altérité. Ce n’est pas dans la nature des choses. Ce n’est pas la condition humaine. Cela ne fonde rien.

Quant à la gestation pour autrui, elle contrevient au principe fondamental de l’indisponibilité du corps humain et elle fait de l’enfant le produit d’un échange marchand. Elle dépossède la mère et l’enfant de la relation d’enfantement qui est à la racine de tout être humain. Sous couvert de générosité, c’est là encore une négation des droits fondamentaux de la personne.

En bref, et avant de débattre plus en détail de nos « poings de vue » votre vision présumée « progressiste » m’apparaît surtout comme la manifestation de la « déconstruction » libérale extrême.

Pour notre part, nous voulons construire l’avenir de l’homme sur le roc. Notre vision est « fondatrice », au sens où elle s’appuie, pour aller de l’avant sur les fondements de la condition humaine.

Cela signifie qu’il n’y a pas pour nous d’accès à la parenté au sens où il y aurait un droit à fonder une famille déconnecté du principe de réalité. En revanche, l’enfant a le droit fondamental d’être respecté comme un sanctuaire inviolable dès l’aube de sa vie, et de se construire comme le fruit de l’union de son père et de sa mère.

voir-aussi

logopdf-20Téléchargez le discours en PDF

Pour vous permettre de voir quelques images du débat qui a été pollué par quelques individus odieux et insultants, militants d’Act Up et Panthères Roses, cliquez sur ce lien

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s